Aux États-Unis, près d’un adulte sur dix s’identifie désormais comme LGBTQ+, selon une enquête récente de Gallup, avec une proportion particulièrement élevée chez les 18-29 ans. Cette progression spectaculaire interroge : traduit-elle une évolution réelle des comportements et des identités, ou révèle-t-elle surtout une transformation culturelle et politique de la manière dont les jeunes générations définissent leur sexualité et leur place dans la société ?
 


Atlantico : Selon une nouvelle enquête de Gallup, 9 % des Américains s’identifient LGBTQ+, avec une forte concentration chez les 18–29 ans. En quoi cette étude démontre que l’orientation sexuelle est devenue, non pas un changement des comportements ou des catégories identitaires, mais bien une construction politique chez les jeunes générations ?


Christian Flavigny : L’ « orientation sexuelle » est une construction politique depuis une soixantaine d’années ; une construction propre à la société étatsunienne. Cette société conformiste et normative, formatée par un rigorisme d’obédience protestante, a hérité d’un passé ségrégationniste d’une extrême violence : l’esclavage de la population noire et la persécution des personnes homosexuelles. Les mouvements militants se sont révoltés depuis les années 1960 ; pour établir leur place dans cette vie sociale, il leur fallait assumer leur différence d’avec “la norme hétérosexuelle”, en la revendiquant publiquement : ce fut le “coming out”. C’était accréditer que leur “inclination” (c’est le terme juste) s’imposait à eux : la thèse du “né comme ça”. La dénonciation en “discrimination” advenait alors dans cette terre des Etats-Unis qui l’avait tant pratiquée, ouvrant au “droit d’être homosexuel”.

Mais ce fut ouvrir le “droit des minorités”, qui a été dévoyé depuis, aboutissant au renversement de l’énoncé tocquevillien : l’oppression des minorités par la majorité est devenue les droits des minorités : “j’ai raison en tant que minoritaire”. Ainsi, souligner qu’avoir validé l’adoption et la PMA pour toutes les femmes (2013 et 2016), c’était priver l’enfant, avec l’aval des lois, d’avoir son père-et-sa-mère, est balayé par les militants comme “homophobe” – alors que c’est un vrai sujet de la vie familiale ; de même, souligner la “trans-identification” des mineurs menant à interdire à leur âge toute mesure de “transition” médicale ou chirurgicale, dont ils ne sont pas en mesure d’apprécier les risques, est balayé comme “transphobe”.

S’identifier comme LGBTQ+ a un rôle politique au sens de la vie dans la cité ; l’affichage de la « disposition sexuelle » est une parade : JE suis, et vous n’avez rien à en dire ; une façon de s’imposer et de prévenir toute contestation

Michel Boiron : L’institut de sondage américain Gallup conduit chaque année depuis 2012 la même enquête en demandant aux sondés s’ils se reconnaissent comme faisant partie de la communauté LGBTQ+ et, à l’intérieur de ce groupe s’ils se considèrent lesbiennes, gays, bisexuels ou transgenre.

Rappelons les chiffres aux Etats-Unis :

- là où, en 2012, seulement 3,5% des sondés se considéraient comme appartenant à la communauté LGBTQ+, ce pourcentage s’établissait à 9,3% en 2024, soit près de 3 fois plus qu’en 2012 ;

- cette augmentation est due pour près de 75% à ceux qui se définissent comme bisexuels et sont essentiellement des femmes ; les bisexuels représentant 56% du total des LGBTQ+ ;

On doit néanmoins être prudent sur l’évolution que traduisent ces chiffres. En effet, il très vraisemblable que « la parole s’est libérée » et qu’aujourd’hui, les personnes interrogées, surtout les jeunes, n’ont aucune inhibition à indiquer leur orientation sexuelle, ce qui n’était certainement pas le cas en 2012 ! Ainsi, l’augmentation des chiffres dans les sondages ne signifie pas nécessairement qu'il y a "plus" de personnes concernées qu'autrefois, mais que les personnes existantes majeures se sentent plus libres de le dire sans crainte de répercussions sociales ou professionnelles.

Quant à la sensibilité politique, 14,2% des Démocrates et 10,3% des « Indépendants » s’identifient aux LGBTQ+ ; et seulement 1,9% des Républicains. Peut-on dire pour autant que l’orientation sexuelle est devenue une construction politique chez les jeunes ?

Tout d’abord, il est certain que l’accueil réservé par les mouvements politiques aux identités sexuelles est un élément essentiel. Une minorité se tournera vers le parti qui lui donnera le sentiment d’être la bienvenue. A cet égard, la polarisation extrême qui conduit à placer les droits LGBTQ+ au coeur de véritables guerres culturelles, notamment sous la seconde administration Trump, conduit cette communauté à être massivement pour le parti Démocrate.

Ensuite, la défense par les Démocrates des droits et libertés civiles, la prééminence de l’individu face à la norme, l’accueil du wokisme et la lutte contre toute forme de discrimination sont des valeurs qui sont celles de la communauté LGBTQ+.

Enfin, il est permis de penser que si ce n’est pas la politique qui crée l’orientation sexuelle, (on ne devient pas homosexuel parce qu’on est de gauche !), en revanche la revendication de l’identité sexuelle peut être un acte militant ; au-delà des « gay prides », l’appartenance à la communauté LGBTQ+ devient un marqueur politique en ce sens qu’elle est indissociable de la définition d’un projet politique. Se déclarer bisexuel peut être une manière d'exprimer un refus des normes patriarcales ou hétéronormées, même sans pratique sexuelle exclusive avec le même sexe. C’est ce que les sociologues appellent la « politisation de l'intime ».

Quand une tendance un mouvement nait aux Etats-Unis, il arrive en France mais toujours en décalé et souvent un peu moins prononcé. Avant de comparer ce qui se passe aux Etats-Unis et en France, on peut se demander si, en France, le chiffres que l’on constate ne sont pas d’avantage une construction politique que comportementale et s’il y a autant de « passages à l’acte » que ce que les chiffres indiquent.

La comparaison entre la France et les États-Unis sur les questions d'affiliation LGBTQ+ révèle des dynamiques à la fois proches (hausse générationnelle) et distinctes (rapport au politique et aux statistiques).

Les deux pays observent une hausse constante du nombre de personnes s'identifiant comme LGBTQ+, principalement portée par la Gen Z.

Indicateur

États-Unis (Gallup/HRW 2025-26)

France (Ipsos/INED 2024-25)

Population adulte totale

  9,3 %

Environ 10 %

Génération Z

   23 %

Environ 18-20 % chez les 18-29 ans

Identité dominante

Bisexualité (> 50% des LGBTQ+)

Bisexualité (très forte chez les jeunes femmes)

Ainsi, la France n'est pas "en retard". Elle affiche des taux d'affiliation similaires, voire légèrement supérieurs dans certaines enquêtes récentes.

En France, on retrouve, comme aux Etats-Unis, l’accueil des partis de gauche qui sont plus favorables aux mesures d'inclusion, même si le "Mariage pour tous" ou la "PMA pour toutes" ont fini par être acceptés par une large partie de l'électorat, y compris à droite.

Mais on ne peut ignorer que certains partis de gauche « récupèrent » les questions de l’identité sexuelle et les intègrent dans leur programme pour séduire l'électorat jeune, qui est le plus concerné.

Pourquoi observe-t-on un écart générationnel aussi massif entre la Gen Z et les Baby Boomers ?

Christian Flavigny : Les jeunes adultes, disons 18-29 ans, vivent une sorte de “post-adolescence” en ce sens que la découverte de l’autre sexe tâtonne encore, demeurant en exploration de la rencontre amoureuse ; “s’identifier à” est un paravent explicatif, cela veut dire : “c’est ma nature”, dissimulant que “c’est mon tourment”. L’étiquetage a une fonction rassurante : acceptez-moi comme je suis. Ces jeunes adultes sont à l’âge d’une mutation : de l’enfance, avec sa dépendance aux parents, souvenir désormais lointain, à la dépendance que crée la rencontre des désirs, désir masculin et désir féminin, chargée d’inconnu.
Les désignations (LGBT etc.) font un vernis protecteur, dissimulant le désarroi, comme d’une explication : si mon attirance pour un garçon ou pour une fille est fluctuant, n’est-ce pas que je suis “bi” ? Voilà l’explication, cela rassure.

Les études sociologiques aiment catégoriser, démarche de société qui met un vernis sur l’enjeu intime : la confrontation à la condition sexuée - confrontation à l’incomplétude personnelle. Les sociétés anglosaxonnes n’aiment pas l’exposition de l’intime (elles le protègent selon “le droit à la vie privée”) ; elles privilégient les réussites sociales.

Michelle Boiron : Comme nous l’avons vu, aux Etats-Unis, mais aussi en France, la Gen Z représente au moins 20% de ceux qui s’identifient comme LGBTQ+, soit de loin le groupe le plus important.

Pour cette génération, l’hétérosexualité pure et dure correspond à un manque d’imagination. Il faut sortir du lot pour ne pas s’enliser dans des conduites normées comme celles promues par les générations des parents, a fortiori les Baby Boomers. Pour ceux-ci, s'identifier comme LGBTQ+ pendant leur jeunesse pouvait entraîner l'exclusion familiale, la perte d'emploi, voire une criminalisation ou une pathologisation médicale. Il fallait privilégier la conformité sociale et la stabilité des institutions (mariage traditionnel, carrière), là où la Gen Z donne priorité à l'authenticité individuelle et à l'expression de soi.

La Gen Z conçoit l'identité comme un projet personnel en constante évolution plutôt que comme un cadre rigide imposé par la société. On se définit davantage parce que l’on ressent que par ce que l’on est. L’intime n’est plus seulement politisé ; il n’est plus dans l’alcôve mais jeté en pâtures dans l’espace public. On le voit dans nos consultations en sexologie.

La fluidité de la parole est très récente et la pudeur n’est plus de mise pour tous ceux qui consultent. La Gen Z utilise des termes comme bisexuel, pansexuel ou non-binaire qui étaient quasi inexistants ou très marginaux pour les Boomers.

C’est une bonne chose car on peut s’exprimer sans être jugé. Entre normale et pathologique tout vole en éclats. La normalité est remise à jour à chaque instant.

La liberté d’être, d’agir comme on se sent à l’instant T prévaut sur tout. On ne supporte plus d’être pris dans un modèle qui ferait office de carcan. Il faut, pour se sentir vivant, tenter des expériences ; lesquelles génèrent de l’excitation. Le seuil de la transgression recule de plus en plus, d’où des comportements extravagants et l’attirance pour la bisexualité, catégorie qui connait la plus forte croissance.

De même, le « coming out » ne serait plus une décision douloureuse, mais une formalité à remplir, sans aucun risque d’être mis de côté, rejeté, mais comme un choix qui doit être respecté.

Enfin, la Gen Z est née avec le virtuel, a grandi avec Internet et a eu accès à toutes les informations et aux réseaux sociaux qui normalisent la diversité et donnent accès à des contenus « subversifs » auxquels les ainés ne pouvaient avoir connaissance.

Observe-t-on la même dynamique en France par rapport aux États-Unis ou existe-t-il des spécificités françaises ?

Christian Flavigny : Ce qu’il se passe en France est désolant. La culture française, en cela radicalement différente de celle anglosaxonne, ne persécutait pas les personnes homosexuelles ; c’est qu’en culture française, il n’y a pas de “norme” de vie sexuelle : l’homosexualité est une variante de vie sexuelle, non une sexualité “hors norme” – puisqu’il n’y a pas de norme. Si la culture française n’est pas normative, c’est que la psychologie française a théorisé que l’homosexualité ne fait pas de ceux qui la privilégient un groupe à part, “contre-nature”. Cette tolérance, ancrée dans les mœurs françaises, dit la maturité de notre culture ; elle donna sa place à Marcel Proust, à Reynaldo Hahn, à Robert de Montesquiou, figures notoires de la vie sociale à la “Belle époque”, ce qu’enviait Oscar Wilde, de même qu’à Charles Trenet, protégé par l’opinion au moment de la pitoyable affaire Alan Turing montrant l’intolérance anglosaxonne. Cette acceptation sociale des différences s’accompagnait d’une gestion par la discrétion (la vie privée n’intéresse personne) – à l’inverse de la manière américaine qui requiert l’affichage et quasiment la publicité, pour “s’affirmer”.

Ce qui est désolant, c’est que depuis plusieurs décennies, la société française a été envahie par les manières étatsuniennes, effet du dévoiement du “principe minoritaire” valant situation victimaire. La bascule de cette importation est reflétée par la loi du 30 décembre 2004, votée à l’initiative du Président Chirac à la suite d’un fait divers plus qu’ambigu (loi Nouchet), puis suivi par bien d’autres lois ensuite, toutes inspirées du modèle nord-américain, véritable contamination par le virus de la victimisation ; la “lutte contre les discriminations” s’est trouvée engagée dans un pays, la France, historiquement indemne de la détestable faute étatsunienne de les avoir commises. Résultat : l’élégance française dans la relation entre les sexes, héritage de “l’amour courtois”, sombre sous le faix du puritanisme américain.

L’orientation sexuelle devient-elle un marqueur culturel et politique chez les jeunes générations ? Dans certains milieux au cœur de la société, l’identité LGBTQ+ fonctionne-t-elle comme un élément d’affiliation idéologique et une dimension de l’identité politique ?

Michelle Boiron : Tout d’abord, le passage de la sexualité comme acte privé à la sexualité comme identité publique est un phénomène majeur de cette décennie. L'orientation sexuelle dépasse aujourd'hui le cadre de la "pratique" pour devenir un marqueur social et politique :

Pour les jeunes générations (Gen Z et Alpha), l'identité ne se définit plus seulement par le métier ou la classe sociale, mais par des valeurs et des ressentis internes : s’identifier comme "queer", "pansexuel" ou "asexuel" est une manière de signaler une appartenance à une communauté de valeurs.

Ensuite, comme nous l’avons dit, l’orientation sexuelle est devenue un outil de positionnement face aux structures traditionnelles :

- contestation de la norme ; rejet du modèle classique (mariage, schéma familial traditionnel) ;

- solidarité politique : adopter une étiquette LGBT+, même si la pratique ne suit pas, est une façon d'afficher son soutien à une cause et de se situer dans le camp de la justice sociale.

De plus, les algorithmes des réseaux sociaux ( TikTok ou Instagram) favorisent la création de "tribus" qui possèdent chacune ses codes vestimentaires, son langage. C’est un phénomène classique chez les jeunes : les années 60 ont connu les « blousons noirs ».

Ce phénomène montre que pour la jeunesse, "le personnel est politique". Choisir son étiquette, c'est choisir son camp dans les débats de société actuels.

Enfin, l'identité LGBTQ+ fonctionne aussi comme une identité politique, liée à d’autres combats : antiracisme, féminisme, écologie et est corrélée à l’adhésion à des valeurs qui sont celles des partis progressistes.

Il ne faudrait pas néanmoins en déduire que les jeunes sont des êtres totalement libérés des contraintes de leur ainés et ainsi devenus libres. En réalité, ils sont, pour beaucoup d’entre eux, sous une influence virtuelle et addictive : celle des réseaux sociaux. Leur influence a remplacé celle des parents, et pas forcément en bien. Dans ces réseaux, on remarque que le mélange des genres et le manque d’éthique suivent les comportements dans la vraie vie.

En conclusion, il me semble qu’on assiste à un déplacement de la sexualité qui de pratique, devient le signal d’une appartenance. L’intimité devient politisée, et entre dans la sphère publique. Le désir ne se vit plus objectivement, mais en fonction du groupe auquel on appartient.

On peut dès lors s’interroger sur le rôle qui est aujourd’hui celui dévolu à la sexualité. Que devient-elle dans un monde où l’orientation sexuelle devient un marqueur politique ? Il ne faudrait pas oublier qu’elle est constitutive de l’être humain…

Sommes-nous face à une libération progressive de la parole et des identités, ou à une redéfinition politique et culturelle de la sexualité dans les sociétés occidentales ?

Christian Flavigny : Rien de tout cela, bien au contraire. Nous sommes dans un enfermement aigre clôturant chacun sur chacun, dans la vie sociale en tout cas ; non sans effet sur les relations intimes : la relation entre garçons et filles se distancie, comme plus méfiante, chacun bardé dans sa “catégorie”. Le climat de la vie entre les sexes se crispe – espérons que ce n’est là que la façade.

Car cette relation entre les sexes est l’aventure même de la vie, dans l’inconnu de l’autre sexe auquel elle confronte. Alors, une “libération de la parole” ? Une “redéfinition politique” ? Plutôt un vernis favorisant une inhibition généralisée – en tout cas dans les apparences sociales. Souhaitons qu’il n’en soit rien dans l’intimité des relations, là où on n’est plus dans l’affichage ; la question sensible y est : est-ce qu’on est bien ensemble ? Espérons que tous sachent se délivrer de leur étiquette dans ce moment ; là est la clé du bonheur, là elle était, là elle sera - espérons-le ainsi. La sexualité, ce n’est pas une performance ; c’est un abandon à l’autre, et l’accueil de lui-même.

L’orientation sexuelle devient-elle un indicateur du rapport au vote et à la vision de la société ? Peut-on parler d’une « construction politique » de l’orientation sexuelle chez les jeunes générations, au sens où l’identité deviendrait aussi un positionnement idéologique ?

Christian Flavigny : « L’orientation sexuelle », c’est donc l’un des mots à supprimer de notre vocabulaire, c’est le terme vulgarisé, initialement par les militants pour s’insérer dans la rude société étatsunienne ; mieux vaut dire désormais : « inclination sexuelle », ce sera plus juste. Et mieux encore : “préférence” donnée à l’union sexuelle, que ce soit entre homme et femme, ou de même sexe, ou autre. Il importe de se débarrasser de la vulgate nord-américaine, qui tint à une nécessité propre à cette société, que l’on pourrait dire obscurantiste sur les questions de sexualité.

Le terme de « genre » (gender) est l’autre terme à éradiquer de la culture française : il faut dire : “sexualité,” pour restaurer l’atmosphère de notre vie de société, et pourquoi pas alors l’importer aux États-Unis et dans le reste du monde : c’est la vocation de la culture française.

Elle sait que cette réification du sexuel par la culture anglosaxonne est une impasse ; la vérité, qu’elle a décrite de longue date, est celle de l’appropriation par chacun des sexes de ce qui convient au mieux pour vivre notre condition sexuée : le masculin, le féminin. Elle sait quez c’est une donne psychoaffective complexe – ce qui ne justifie pas de la contourner par les marqueurs identitaires que sont les catégorisations, en tout cas en France.